Patrice, le passionné 

2 ou 3 courriels pour lui expliquer le principe de l’interview, une conversation téléphonique de quelques minutes, pas d’attaché de presse ou autre et le rendez-vous est conclu avec Patrice dans son atelier. Patrice est en effet artisan de bijouterie.

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Un bijoux de Patrice réalisé pour Franck Gentili avec l'or de la gourmette du grand-père de Franck. Le bijoux représente l'épave du Saint Prosper

 

 

 

Je sonne et m’ouvre un grand sourire, avec un « bonjour sincère ». 

Mince, élancé, les cheveux courts, son visage est sympathique et son allure avenante. Nous ne nous connaissons pas, mais il ne faut pas longtemps pour que l’on rentre dans le vif du sujet comme si nous nous connaissions de longue date.
Il ne me faut que quelques minutes avant d’entendre 3 mots qui vont revenir régulièrement dans notre entretien, « équipe » « épave » « passion-partage ». 

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Patrice à Paimpol devant une plaque du Saint Prosper

 

L’angle de l’entretien devait être au départ celui de la photographie sous marine, mais il aurait été dommage de poser des questions trop limitatives et avec un tel passionné, je pense que le mieux est de recueillir ses idées, telles qu’elles viennent. 

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Le Hell-Cat en noir et blanc : une image mythique

 

Des débuts difficiles

Tout d’abord, Patrice a peur de l’eau avant 13 ans, et quand il se met à l’eau c’est pour plonger ! Ce sont des débuts surprenants ! Il apprend la plongée petit à petit puis plonge plus régulièrement. De temps à autre il travaille pour décrocher ici un filet pour un pêcheur, là récupérer une ancre. Il fréquente un corailleur qui le forme à la notion de la progression dans l’acclimatation à la profondeur. Puis vient la découverte des épaves. L’histoire depuis Napoléon jusqu’à la guerre d’Indochine l’intéresse, les avions l’intéresse, les bateaux aussi, mais il n’a pas forcement une passion pour l’histoire au sens recherche historique. La première et la seconde guerre mondiale avec les combats engendrés et les pertes matérielles, sont pour lui une matière extrêmement propice à sa passion. Il privilégie les eaux territoriales françaises, il faudrait être exact en rajoutant, le terme « eaux métropolitaines », en s’accordant quelques incursions chez nos voisins suisses pour plonger dans quelques lacs réputés tels que le Lac Léman, ou le Lac de Constance. Dans nos eaux, il a un faible pour les eaux normandes et bretonnes, où il apprécie l’amour que porte à leurs épaves les plongeurs locaux. Et c’est au travers de ce trait que se dessine la passion de Patrice. Ce n’est pas la tôle qui l’anime, l’âme du bateau est plutôt dans sa quête. 

 

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Hellcat couleur: Une des rares photos de Patrice en couleur le Hellcat du Lavandou; un des clichés emblématique de Patrice

Patrice, une autre façon de percevoir

Les termes sont mystiques, mais ils sont ceux qui viennent à l’écoute de ses propos. Toucher du doigt l’épave est une partie du processus de Patrice, mais ce n’est qu’une étape. Son intérêt est avant tout artistique précise-t-il très vite, et si une référence est faite à Jean-Pierre Joncheray, c’est en insistant sur le sens différent des chemins qui sont les leurs. Patrice revendique de ne pas avoir la fibre de l’historien, mais il est intéressé par l’histoire. La différence est d’importance. La démarche de Patrice est à ce point empreinte de mysticisme, ou spirituelle (dans le sens esprit) est qu’il existe des épaves où il ne ressent pas de bonnes « vibrations », et il préfère alors ne pas replonger sur ces bateaux, ayant eu l’impression de ne pas avoir eu l’accord de la dame de métal de se laisser photographier. Il me cite sans hésitation le « Schiaffino 24″ au large de Sète, épave sur laquelle il n’a pas senti un accueil favorable à sa démarche. Il a décidé de ne plus replonger cette épave pour respecter son désir. 

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Rubis: Un autre grand cliché emblématique de Patrice ; François Brun survolant la proue du Rubis (Cavalaire)

Sur d’autres épaves, même si les vibrations sont bonnes, son plaisir est parfois mis à rude épreuve : le « Dornier » est pour lui une plongée où la profondeur est telle que la durée d’exploration est limitée à 13 minutes au fond, pour une décompression d’environ 1h30. Il me regarde avec un petit sourire et me livre qu’il prend dès lors un tout autre plaisir à aller sur les épaves normandes ou bretonnes qui vont plus le satisfaire en raison du temps d’exploration possible. 

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Patrice avant sa mise à l'eau sur le Shigizan Maru dit "le Japonnais" à Port la Nouvelle

Patrice vit sa rencontre avec les épaves en 2 temps : avant de plonger sur une épave, il prend beaucoup de plaisir à imaginer le bateau, à le voir voguer ou s’il s’agit d’un avion à le voir voler, à mettre une vie intense sur un bateau qu’il ne connait pas encore, à imaginer la vie à bord, puis vient l’étape de la plongée, où sans repérage préalable il soumet son pur rêve à la confrontation avec la réalité. Mais pour autant, ici ne s’arrête pas son rêve, au contraire, il peut maintenant mieux définir le cadre : dans la coursive passe le marin. C’est pour cela qu’il ne réalise pas de repérage, de manière à être dans le côté émotionnel de la découverte. Il évolue au-dessus ou autour de l’épave et fixe sur la pellicule l’essence de l’émotion ressentie. Il voit le capitaine marcher, dans la porte entre ouverte il devine la vie des marins. L’ambiance qui se dégage lors de cette visite, il tente de la saisir par la photographie. Il me livre d’ailleurs qu’il préfère dans une certaine mesure utiliser l’air que le trimix pour ces plongées, puisqu’elles vont lui permettre de mieux sentir, ou ressentir les émotions. Le côté trop parfait de l’hélium lui retire un peu le plaisir de cette réflexion intérieure, de ce rêve éveillé qu’il peut ressentir en plongée et qu’il transcende par la photographie.
Cependant, aussitôt cette particularité énoncée, il précise à grands renforts d’exemples que pour autant sa pratique se fait dans un cadre très sécurisé, très encadré. Pour preuve, il me reparle de ses débuts où il avait décidé de plonger seul, à la façon corrailleur, depuis son petit bateau. Mais après quelques mois de pratique indépendante, il se rend compte de la banalisation de ce qu’il entreprend et par conséquent des risques encourus. Dans son acte de plonger, il descend dans la zone des 50 mètres sans moyen de sécurité particulier. Il ressent donc le besoin de structurer et sécuriser sa pratique en faisant appel à des copains de l’époque qui sont devenus au grès du temps le groupe « Le sommeil des épaves ». 

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Cliché emblématique pris lors du festival tek de Cavalaire en 2008: Ce brave Togo envahi par les tekkies !

« Sans eux, je ne suis rien »

Ici intervient donc le deuxième pilier de son « travail » : son équipe. « Sans eux, Eric, Jean, Franck, Patrick, Pierre, Renaud, je ne peux rien et je n’en serais pas là » c’est grâce à cette équipe qu’il entreprend des plongées dans des zones de profondeur respectables, entre 40 et 99.40 mètres. Il me décrit alors, la force de ce groupe qui d’un côté lui donne une responsabilité supplémentaire (celle de « les ramener tous »), mais d’un autre côté lui apporte une force unique dans la sécurisation de la pratique. Conscient de cette responsabilité, de cet engagement, Patrice me cite d’ailleurs une anecdote de laquelle il tire une leçon importante pour l’ensemble du groupe : D’une panne d’air survenue lors d’une plongée sur le Saumur (35 mètres), il réalisera que le côté émotionnel prend une part trop grande sur la pratique. Il décide alors de proposer : « nous entraîner à nous porter assistance », en faisant abstraction du côté émotionnel de la situation, car nous le savons tous, le jour où le pépin arrive, il faut aller vite, et arriver à oublier le côté émotionnel à ce moment là, sauvera la personne en détresse donc le groupe. Ce groupe c’est « le Sommeil des Epaves »

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SDE team: tous ceux qui ont participé ou participent encore aux expéditions du team Sommeil Des Epaves : certains ne sont plus en activité mais restent membre à vie de la famille SDE. Les nom et prénoms en partant en haut à gauche et en tournant dans le sens de aiguille d'une montre : Jean Pierron, Patrick Imbert, Franck Gentili, Renaud Cabrol, Patrice Strazzera, Pierre Mullet, Eric Segafredo, Pierre Leconte

Son style en photo

La photographie intervient chez Patrice dès l’âge de 14 ans, où équipé d’un sac étanche dans lequel il glisse son petit appareil Kodak, il prend des clichés de ses plongées. Au départ, il photographie tout, les poissons, les algues, les rochers, puis petit à petit il découvre les épaves et il se met à les photographier elles aussi. 

Cette matière s’accumule dans ses tiroirs et vient le moment où la passion qui l’anime se transforme en désir de faire partager sa passion. Le troisième pilier : le partage. 

Il prend la décision, puisque son projet n’intéresse personne à l’époque, de réaliser son premier livre à compte d’auteur directement auprès d’un imprimeur. Cette décision s’accompagne d’une prise de risque financière personnelle puisqu’il engage ses propres moyens dans le projet. Son livre est édité et il va lui falloir maintenant démarcher pour le faire connaître et le diffuser. Mais cette situation lui permet aussi de réaliser le livre tel qu’il le voulait sans que rien ne soit modifié. Après plusieurs livres édités, Patrice reste dans cette démarche d’indépendance qui lui tient à coeur. Il insiste alors sur « les commentaires que me font des plongeurs et que je cite dans mes livres, un éditeur me les aurait fait supprimer. Et cela, je ne le veux pas ! » précise-t-il. 

Sa passion, il tient à la transmettre de la façon brute, pleine, entière, sans contrainte et il souhaite retranscrire jusque dans ses ouvrages les échanges qu’il peut avoir avec les autres passionnés par ces épaves. 

Je lui fait part alors de mon interrogation concernant sa prise de vue qui va à contre courant de ce que l’on peut voir actuellement en photographie subaquatique : 

Aujourd’hui les photos sont très colorées, presque à excès, lisse sans la moindre matière sur les aplats, à l’histogramme parfaitement équilibré or Patrice propose des clichés en noir et blanc, avec du grain (parfois très marqué), des noirs saturés et parfois des blancs cramés. 

Il sourit encore une fois et me livre alors quelques tuyaux : Sa prise de vue est faite en argentique avec des pellicules de 400 ASA poussées à 3200 voire 6400 ASA, sans flash à la lumière naturelle ou à la lumière artificielle mais insiste-t-il à nouveau « surtout sans flash ! ». Je me trouve terrassé par ses propos et il m’achève en me livrant enfin : « mes photos sont telles quelles, sans re-travail, le négatif est comme cela sauf pour les couvertures du livre où je suis obligé de recadrer parfois ! [...] L’épave est belle, mais elle doit retranscrire cette ambiance. » 

Je ne suis pas objectif, puisque j’aime profondément le noir et blanc mais j’avoue que je ne pensais pas que la seule lumière ambiante permettait de pouvoir faire ressortir à ce point les épaves et à fortiori sans re-travail en chambre noire. 

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Patrice et Franck à St Malo 2006: Patrice et Franck Gentili à St Malo, lors d'une "campagne photo" pour le prochain livre

L’homme est modeste, il n’insiste pas sur le sujet et il me revient un élément issu notre échange de courriel préalable à ce rendez-vous dans lequel il m’indiquait qu’il était « un plongeur qui photographie » 

Au travers de cet entretien, je comprends mieux ses propos. Il est Le (c’est moi qui met la majuscule) membre d’une équipe, dont la passion est la plongée sur épave et qui photographie ses rêves avec le secret intime de faire partager ses clichés aux autres passionnés ! 

Le Saint Prosper, l’aboutissement ?

L’entretien touche à sa fin et par je ne sais quel biais maintenant nous venons à parler d’une épave en Espagne : Le Saint Prosper.
J’ai déjà lu quelques informations sur ce bateau, mais Patrice tient à me faire partager sous un autre angle cette histoire. 

Un jour il plonge sur cette épave et réalise un cliché qui est diffusé. Une personne découvre cette photo et la légende qui l’accompagne et décide d’appeler Patrice malgré l’heure tardive en lui disant que la photographie représente un bateau qui a sombré et dont son grand oncle en était le capitaine. De ce coup de téléphone, la vie d’une famille se retrouve ainsi chamboulée. Le bateau recherché par les familles des membres d’équipage depuis si longtemps, pensant qu’il était vers l’Algérie, était en fait dans la baie de Rosas en Catalogne. A la demande des familles des marins, il est décidé d’aller immerger une plaque commémorative en marbre sur ce bateau. La veille, la tramontane est déchainée, les repérages de l’épave se font dans des conditions très difficiles et le vent ne cesse pas de souffler pendant la nuit. Patrice dort mal en pensant aux familles qui attendent et à la responsabilité qui est la sienne. Au petit matin le vent tombe. La mer est calme et il est décidé de partir en mer pour réaliser cette plongée. Avant de partir, personne n’a l’idée de savoir où sera mise cette plaque commémorative. A la descente, la technique prend le relais et ne laisse pas place à l’imagination mais sur l’épave, au pied du mat apparaît un renfoncement où la plaque commémorative trouve sa place au centimètre prêt, comme si il y avait là un signe.
Les plongeurs remontent et à peine ont ils franchi le dernier barreau de l’échelle, la tramontane repart dans sa violence de la veille. Il y avait là une conjonction d’éléments tels que Patrice ne peut pas interpréter autrement que celui d’un signe du destin. 

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Urne du Saint Prosper : 2009 avant la mise en place de l'urne funéraire et de l'ancre commémorative confiées par les familles pour les 70 ans du naufrage

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Plaque St Prosper 2005: La plaque commémorative mise en place en 2005 sur le mât de charge du St Prosper

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Commémoration du St Prosper 2005: la plaque en granit rose confiée par les familles que sera installée à jamais sur l’épave quelques minutes plus tard.

  

  

  

  

  

  

  

  

La petite-fille du capitaine, une fois revenue à terre lui livre la phrase suivante : « vous m’avez beaucoup aidée ! » 

Quelques années plus tard, il est décidé cette fois à la demande des familles d’immerger une urne à l’intérieur de laquelle est déposé un mélange des différentes terres d’origine des marins. La plongée est réalisée en 2009 et l’urne est fixée sur le mat du Saint Prosper. « Chaque marin a alors retrouvé sa terre d’origine » souligne Patrice. 

Sa passion de la photographie des épaves, appuyée par son équipe du sommeil des épaves, a permis au travers du partage de ses images à des familles de faire le deuil, de refermer une plaie, de savoir où désormais résident leurs proches. 

« La boucle est bouclée » insiste-t-il et je vois l’émotion apparaître sur le visage de Patrice : Il cligne des yeux, des larmes apparaissent dans son regard. Il les essuie. 

Tout est dit. 

Merci pour ce formidable moment passé à t’écouter. 

  

Un nouveau départ

Le 16 octobre 2009, dans Général, L'écriture, Le blog, de Patrice

Un certain Nougaro avait chanté le changement dans un album renouveau où il exprimait son nouveau départ. Cela remonte à quelques années plus tôt. Je n’ai rien inventé, je ne fais que reprendre à mon compte une phrase si fraiche et si pleine d’entrain.
Le nouveau départ pour moi est déjà celui de faire partager une reflexion sur la plongée sous marine en général, technique aussi mais également sur l’approche des loisirs de façon plus globale.

Mon regard est celui d’une personne qui pratique depuis de très nombreuses années le sport en pleine nature en général, la plongée en particulier.
En regard de ma pratique des sports ou plus exactement des activités physique de pleine nature, je proposerai une reflexion contemplative à base de photos sur notre monde d’aujourd’hui.
Un nouveau départ !
En cliquant sur le mot « publier l’article », je me lance dans une nouvelle aventure.